25 - René de Saint Offange



Au début du XVIIe siècle nous découvrons à la tête de la Commanderie de la Feuillée le chevalier René de Saint-Offange. René de Saint-Offange sera celui qui, parmi tous les commandeurs que nous avons pu relever à la tête de cette Commanderie, assura cette fonction pendant la plus longue période, à savoir pendant vingt-neuf ans de 1612 à 1641[1], date de son décès. Pendant toute cette période il vivra, sauf durant les trois dernières années, continuellement au Palacret. Il sera le dernier commandeur à vivre ainsi, au contact de la population locale, complètement immergé dans sa Commanderie.

Le 21 novembre 1640, Francois Budes, au nom du commandeur, transmet un aveu au roi[2] . Ce document mentionne que le commandeur s’est absenté de Bretagne et réside à Malte depuis trois années. René de Saint-Offange a été admis dans l’Ordre en 1592, en 1637 il est, ou presque, au sommet du tableau d’ancienneté dans l’Ordre avec près  d’un demi siècle d’ancienneté. Or les statuts de l’Ordre imposent des années de résidence au couvent (siège de l’Ordre, en l’occurrence Malte depuis 1530), pour pouvoir postuler à une commanderie d’améliorissement ou à une autre promotion. Tel fut probablement le choix fait par René de Saint-Offange. Son absence de sa commanderie de la Feuillée va porter ses fruits. Dans les derniers temps de sa vie le commandeur se voit attribuer la dignité de bailli de la Morée[3], dignité attachée à la commanderie de l’Hôpital ancien de Paris ou Saint-Jean de Latran. Il fut même élu au prieuré de France mais mourut trop tôt pour pouvoir entrer en possession, en rente de ce prieuré, et il n’apparaît pas sur les listes officielles des prieurs de France[4].

 

  

René de Saint-Offange est originaire du diocèse d’Angers. Les quartiers de noblesse qu’il présenta lors de son admission en tant que chevalier sont repris dans le dessin ci-après.

La famille de Saint-Offange était établie en terre angevine. On découvre ainsi des sieurs de la Frapinière en la commune de Cossé, des sieurs de la Douinerie en la commune de Vauchrétien, des sieurs de l’Eperonnière en Saint-Aubin de Luigné. Ils furent d’ardents catholiques. Ainsi Charles de Saint-Offange, fut reçu chevalier de l’Ordre en 1597, il avait pour grand-père René, frère de Fleureux père de notre commandeur (A3). Les tantes de Charles, Anne, Philippe et Jeanne devinrent religieuses[5]. Claude cousin de notre commandeur de la Feuillée fut, de 1591 à 1626, abbé de l’abbaye de Saint-Maur. Les plus célèbres, ou ceux qui marquèrent le plus de leurs empreintes le pays angevin, furent ceux que l’on nomma les trois frères de Saint-Offange, à savoir Artus l’aîné, François et Amaury de Saint-Offange, tous trois enfants de René de Saint-Offange, frère du père de notre commandeur de la Feuillée. Les trois frères prirent parti lors de la guerre de la Ligue, à la fin du XVIe siècle, pour le duc de Mercoeur qui s’opposait aux partisans des rois Henri III puis Henri IV. S’ils furent de vaillants capitaines ils firent surtout preuve de nombreux excès de violence et dégradations qui s’apparentaient à du brigandage avec utilisation d’otages soumis à de fortes rançons.

 

 

 

 

 

Armes : d’azur au chevron d’argent, accompagné de 3 molettes du même.

 

Dessin Alain Berdé.

 

 


 

René de Saint-Offange ne nous a laissé aucun écrit personnel, aucune lettre qui nous permettraient de mieux cerner le personnage. Pour tenter de comprendre le commandeur nous sommes donc limités aux seuls documents que les Hospitaliers ont jugé opportun de conserver. Ce sont essentiellement les aveux des vassaux, les rentiers, terriers, procès-verbaux de visite, procédures et, pièce rare, un livre de compte couvrant la période 1626-1637, seul livre de compte retrouvé concernant la Commanderie de la Feuillée depuis sa création jusqu’à sa disparition.

 
Dès sa prise de possession René de Saint-Offange va faire preuve de son énergie et de ses grandes qualités de gestionnaire. A son arrivée le revenu de la Commanderie de la Feuillée ne dépassait guère les trois mille livres, or à son décès ce revenu sera de l’ordre des dix-mille livres. Son constat fut que du fait des négligences de ses prédécesseurs et de leurs fermiers généraux, les vassaux s’étaient, au fil des ans, affranchis de leurs devoirs et du paiement des dîmes seigneuriales, chefrentes, rentes diverses. Les aveux et terriers n’avaient pas été tenus à jour. La guerre de la Ligue en Bretagne avec ses désordres, destructions, désertifications, à la fin du XVIe siècle, en fut très probablement un des facteurs.

 Le même relâchement était manifeste au niveau de l’Ordre. Suite à l’abandon forcé de l’ile de Rhodes par les Hospitaliers, à leur errance avant leur installation sur l’ile de Malte en 1530 une part importante de l’énergie des Hospitaliers s’est orientée vers cette réinstallation. Les commandeurs furent sollicités vers cette mission et moins présents sur leurs commanderies, l’arrière s’en trouva un peu délaissé. Les nouveaux statuts, dits de 1588, mentionnent que les visites quinquennales ne sont plus guère réalisées.

Pour rétablir les droits de sa commanderie il va engager une multitude de procédures à l’encontre de ses vassaux, on en retrouve dans toutes les paroisses où existaient des vassaux de la dite commanderie. Ces procédures engagées soit au niveau des juridictions de la commanderie, soit au niveau des cours royales, soit au niveau du Parlement de Rennes vont tout au long de son mandat atteindre le nombre de plusieurs centaines. Dans notre chapitre sur la quévaise nous avons décrypté un certain nombre de ces procédures.

De tous ces procès ressortent divers traits de caractère de René de Saint-Offange  d’une part une extrême ténacité mais tout autant une grande souplesse et un sens des compromis. Il saura en permanence adapter ses décisions au contexte. Dans le cas du règlement de la quévaise ses décisions sont différentes en fonctions des paramètres locaux, choix qui conduiront à des évolutions différentes du règlement de la quévaise sur l’ensemble de sa commanderie.

Une autre preuve de son implication se retrouve dans le livre de comptes cité ci-avant. Ce livre, au vu des écritures, fut tenu par plusieurs personnes, dont, même si très ponctuel, le commandeur lui-même. Comment sinon interpréter la mention suivante : ″ payé à René Jolly, prêtre de Malte, pour une prétendue pension qu’il dit que je lui ai fait sur ma commanderie 400 livres″.

 


 

Sceau et signature de René de Saint-Offange, extraits de la présentation du recteur de Louargat, en l’an 1626, AD22 H547.

 

Cinq ans après sa prise de possession, c'est-à-dire en 1617, il sollicite une visite d’améliorissement. Le rapport de cette visite lui sera favorable, pour autant il restera sur cette commanderie jusqu’à son décès en 1641, et ce sans qu’apparaisse une quelconque promotion dans l’intitulé de ses titres.

 

René de Saint-Offange sera le dernier commandeur à s’être réellement installé dans sa commanderie du Palacret. Aussi s’engage-t-il dans des travaux non plus seulement d’entretien mais d’amélioration, de confort. Il fait installer l’eau courante, sous pression, à l’intérieur même des salles du manoir, avec fontaine jaillissante dans la cour du manoir. Il fait paver la cour de sa commanderie. Dans cette même cour il fait édifier, sur piliers, une volière et pigeonnier. Les pièces du rez-de-chaussée et de l’étage du manoir sont carrelées. Toujours dans cette même cour il fait construire une deuxième écurie apte à abriter sept chevaux supplémentaires. Pour l’agrément, accolées au manoir, ont été aménagées, sur des levées de terre, quatre promenades longues, chacune, d’environ cent mètres, bordées d’arbres exotiques. Ces promenades sont longées sur leur côté ouest de la rivière le Jaudy et entre-elles courent trois canaux d’eau vive. Ces canaux d’eau vive, artificiels, ont nécessité, pour leur alimentation, la construction, depuis le bief du moulin, d’un canal en grande partie souterrain, long d’environ deux cents mètres. Ces trois canaux, avant de s’écouler dans la rivière, se regroupent en un petit étang au nord des promenades. Entre les canaux sont aménagés des parterres. Pour l’entretien de cet ensemble notre commandeur a choisi, dans les dernières années de sa vie, en tant que jardinier, Jean Cloarec paroissien de Saint-Laurent. En dédommagement pour cette fonction il lui a donné, gracieusement, une quévaise. En 1616 il fait venir de Lamballe des ouvriers pour construire ″un vivier et réservoir pour y mettre du poisson″.

 

René de Saint-Offange nous dévoile des traits de son caractère au travers de son comportement envers son personnel. Pour soigner la jambe malade de Merien Riou, le vieux gardien du manoir, il achète un remède valant 18 livres. Les attaques de loups enragés, conséquence de la guerre de la Ligue, le conduisent à acheter, en 1628, à un médecin ambulant, la recette d’un remède contre les morsures des loups et chiens enragés valant six années de revenu de son moulin du Palacret. En 1626 alors qu’il s’est absenté pour un tournée d’inspection de ses possessions, tournée qui va durer trois mois, Marguerite Talema, chargée de l’entretien des meubles, vaisselle, lingerie, nourriture des domestiques, s’est amourachée du couvreur d’ardoises et s’est enfuie en emportant nombre de meubles et de denrées de la commanderie. Il engage une procédure contre la dite Talema ; mais, moins de six mois plus tard, on la retrouve, toujours dans la commanderie, assurant le même service. Probablement satisfait du travail de Jean le Cloarec son jardinier ’il lui fit don, d’un des privilèges dont disposaient les commandeurs, à savoir le droit de vendre du vin au détail. A la mort du commandeur il s’en suivra une procédure : le sénéchal, mettant en cause le privilège des commandeurs, et tentant d’obtenir du jardinier le paiement des redevances liées à la vente du vin au détail. Le nouveau commandeur, Jacques de Jalesnes prendra la défense du jardinier. Marguerite, faisant partie du personnel lié à la commanderie, décède fin 1627, le commandeur ″ baille aux deux prêtres de Saint-Laurent pour dire les services le long d’un an 18 livres ; donne pour l’enterrement de Marguerite, aux prêtres, le jour où elle fut enterrée 11 livres 4 sols ; pour la dite Marguerite le 8e de son enterrement [l’octave], aux prêtres 15 livres 4 sols″. Sur la période 1627-1631 on voit le commandeur multiplier les gestes envers son personnel : habits, souliers, étrennes.

 

 

Pour autant le commandeur marque clairement ses prérogatives et son rang. Il a fait installer au-dessus du portail d’entrée de la première cour ses armes. Au milieu du XIXe siècle, Mathurin Quémar, recteur de Saint-Laurent fit déplacer les dites armes, qui se trouvaient encore dans les ruines de la commanderie, et les incorpora dans le mur d’enceinte de l’enclos paroissial de Saint-Laurent. Les trouvant sans doute un peu effacées il les fit ″ rafraichir par Yves Le Bonniec, piqueur de pierres″, ce qui explique probablement l’anomalie concernant le nombre de pointes des molettes d’éperon. Ses armes et celle de la Religion figuraient aux plus éminentes places sur les vitraux de l’église paroissiale de Saint-Laurent et de même dans la plupart de ses églises et chapelles. Ces vitraux n’ayant été conservés nous n’en avons trace que par le biais des procès-verbaux des différentes visites. Il n’a pas omis de faire apposer ses armes sur les poteaux de justice ainsi que le mentionne le rapport de la visite d’améliorissement de 1617 : et en la place du dit bourg y a un poteau avec un collier ou carcan de fer où dans le bois sont gravées les armes de nôtre Ordre et du dit commandeur.

 

 

  

 

 

Armes de René de Saint-Offange, dimensions 91 x 81 cm, Saint-Laurent.

 

 

Vierge avec au-dessus les armes de René de Saint-Offange, église de Louargat.

 

 

 

Il a fait réaliser son portrait avec ses armes et l’a placé dans la chapelle de la commanderie du Palacret. A ce sujet le rapport de visite de 1699 mentionne : avons vu un grand ballustre autour de l’autel dont les tableaux présentent saint Jean-Baptiste et le commandeur de Saint-Offange. Il semblerait que nous ayons pour ce dernier point une règle habituelle. En effet le rapport de visite de 1605, soit sous le commandeur Maurice de Lesmeleuc de la Salle, mentionne : ″ la dite chapelle [du Palacret] fondée de l’hommage du dit… saint Jean-Baptiste son patron y ayant sur la… du grand autel un crucifix … une image… de saint Johan-Baptiste et au dit grand autel y a un tableau auquel est la figure d’un commandeur défunt. La dite chapelle carrelée et blanchie et lambrissée, garnie de vitres avec vitraux aussi plusieurs peintures de nôtre Ordre et celle d’un commandeur ″.

La visite de 1708 nous permet de relever que les successeurs de Saint-Offange n’eurent pas la même prétention, ou tout simplement prirent de plus en plus de distance avec leur commanderie du Palacret. Le rapporteur du procès-verbal de la visite note, à propos de la chapelle du Palacret : ″ nous avons vu l’autel garni de bois. Pour y monter sont trois marche-pieds. Sur le dit autel trois gradins et sur le troisième un crucifix avec le chef de Saint-Jean et aux deux côtés une espèce de reliquaire pour représenter le doigt de saint Jean. Au-dessus est un grand tableau, dans un cadre de bois, qui représente le baptême de notre seigneur par saint Jean. Au bas du tableau le portrait du commandeur de Saint-Offange, reconnu par le blason et les armes portantes d’azur à un chevron d’argent accompagné de trois molettes d’argent, deux en chef et une de pointe [et en chiffres 1628]. Aux deux côtés du tableau sont les images de saint Jean-Baptiste. Et aux deux côtés de la dite chapelle sont deux autels dégarnis avec les images de la sainte vierge et de saint Jean-Baptiste (…) ″.

 

Notre commandeur ne semble pas indifférent aux bijoux. Entre le 24 novembre 1627 et le 29 février 1628 il paie aux orfèvres de Morlaix 15 livres 45 sols pour ″ monter le grand diamant″, il fait réaliser une cuillère avec de la monnaie d’Espagne ce qui lui coûta 6 livres et 12 sols, il achète un diamant pour 49 livres, il donne au sieur Jan-Baptiste Del Silent 30 livres pour trois bagues et verse pour sa montre 1 livre 10 sols.

Sur la même période de trois mois il achète pour 8 livres d’eau de senteur et de pommades.

 

René de Saint-Offange va résider pendant vingt-neuf années en sa commanderie du Palacret. On peut donc raisonnablement penser qu’il a su, au cours de cette longue période, s’intégrer à la population. En sa chapelle du Palacret un prêtre vient tous les vendredis dire la messe à son intention. Mais tous les dimanches le commandeur assiste à la messe en l’église paroissiale de Saint-Laurent. Pour autant un fait divers va nous révéler qu’une opposition existe, à l’encontre du commandeur, au sein de la population de Saint-Laurent. Pendant plus de vingt ans le commandeur René de Saint-Offange a nourri un cerf. Lequel cerf vivait en liberté dans les bois de la région et probablement, semi apprivoisé, ne devait plus guère craindre les hommes. Or en avril 1639 le dit cerf fut tué. Le commandeur du Palacret dépose une plainte auprès de la cour de Rennes.

Nous ne pouvons guère extraire de renseignements des enquêtes secrètes que les commandeurs mandatés pour réaliser les visites se doivent de mener. L’objet de cette enquête auprès des notables, voisins et habitants est d’établir le comportement du commandeur vis-à-vis de la sauvegarde, défense, entretien des biens de l’Ordre, vis-à-vis de la célébration des services divins et de déterminer si le commandeur est de bonne vie. En effet tous les rapports que nous avons retrouvés sont unanimement élogieux envers le commandeur. Il est évident que les personnes interrogées et surtout les vassaux peuvent difficilement émettre de critiques envers celui qui possède les terres et a droit de justice.

Nous avons plus largement développé, au chapitre XI Eléments de la vie quotidienne au Palacret au XVIIe siècle, des éléments personnels concernant René de Saint-Offange.



[1] Bulle de l’Ordre de Malte, AD22, H582 ; améliorissement de 1617, AD86, liasse 3 H1 464 et AD22, H551.

[2] Aveu au roi ″ suite à l’édit de sa majesté du 30 mai 1689 touchant les droits de mainmorte de son royaume″, AD22, H516.

[3] Bailli : dignité après celle de grand-prieur ; bailli de la Morée : dignité in partibus, c'est-à-dire sans en assurer la fonction.

[4] Communication de Jean-Marc Roger.

[5] Filles de René de Saint-Offange et de Renée Frogier.

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