14 - Pierre de Keramborgne



 

Pierre de Keramborgne fut commandeur de la Feuillée et du Palacret de 1433 à son décès en 1449. Dès sa prise de possession, il va faire du Palacret sa maison ″commandale″. Plusieurs causes ont guidé ce choix : La paroisse de la Feuillée est isolée dans les Monts d’Arrée ; à  la Feuillée il n’y a pas de bâtiments décents aptes à accueillir le commandeur ; le Palacret  est à  moins de 20 km de  Plouaret berceau de la famille de Pierre de Keramborgne. Le commandeur  fut très attaché à sa commanderie du Palacret et voulut être enterré dans la chapelle du lieu. Il sera le seul commandeur à être enterré au Palacret. Au fil des différentes visites de la Commanderie, les procès-verbaux mentionneront l’existence de sa pierre tombale : ″ dans la nef il y a une pierre tombale sur laquelle est écrit, en lettres gothiques, le nom du commandeur nommé Pierre de Keramborgne qui a été enterré en l’an 1449″.

Nous disposons de peu d’informations sur les ascendants de Pierre de Keramborgne même si l’on découvre des Keramborgne dans son environnement (A7). Conan de Keramborgne est l’abbé de l’abbaye cistercienne de Bégard sur la période 1420 à 1442. Lors de la réformation des feux de la paroisse de Saint-Laurent, le 25 mai 1448, on retrouve Rolland de Keramborgne aux côtés de notre commandeur. Sur cette même période, diverses sources citent des Keramborgne mais sans les informations permettant d’établir les degrés de parenté.

 


 


 


Armes : de gueules au heaume de profil d’or, accompagné de 3 coquilles d’argent.


Dessin Alban Perès.


 



 


 

 

Les archives de l’Ordre ont conservé peu d’informations le concernant. Les données dont nous disposons sont pour la plupart indirectes. Nous apprenons ainsi, au travers de la déposition de Jehan Kerenpest, recueillie lors de la procédure que le commandeur engagea, en 1444, au sujet du règlement de la quévaise, que le témoin, ″ âgé de soixante ans, déclare qu’il a été à Rhodes, en compagnie des seigneurs de Quintin, du Vieulx-Chastel, de la Feuillée [Pierre de Keramborgne], et d’autres par quatre fois. Et vit au dit lieu de Rhodes plusieurs chevaliers et écuyers de la religion de Saint-Jean, où le grand-prieur de Rhodes les équipait, les commandait et les envoyait à un château nommé Saint-Pierre[1]. Pour défendre la terre chrétienne contre les mécréants et garantir les vaisseaux et passagers chrétiens passant et repassant par les mectes [dans le voisinage] ″(A6).

 

Pierre tombale de Pierre de Keramborgne située dans l’église de Saint-Laurent. Nous l’avons redécouverte en 2012 masquée sous un placard et les stalles du chœur. En 2012, pour en faire des logements sociaux, était déménagé le presbytère de Bégard, et à cette occasion furent retrouvées les mémoires de Mathurin Quémar, recteur de Saint-Laurent, entre 1834 et 1871. Ce recteur, érudit, membre de l’ordre bardique Breurer Breiz, y indiquait avoir fait transférer cette pierre des ruines du manoir du Palacret en l’église de Saint-Laurent. Transfert discret car, écrivait-il, ses paroissiens n’auraient pas compris que l’on mette un étranger dans leur église. Et, poursuivait-il, l’avait installée sous saint Laurent.

Mais, malheureusement, pour plus de discrétion, il avait en avait fait effacer les inscriptions.

 


 

Pierre de Keramborgne passa l’essentiel de son temps à restaurer et asseoir les biens et droits des Hospitaliers de Saint Jean de Jérusalem en Basse-Bretagne. La guerre de succession de Bretagne avait conduit à une chute de la population et à une désertification ″ par quoi le plus grand d’iceux se deslogèrent de rechef et allèrent demeurer ailleurs et laissèrent leurs maisons vacantes et inhabitées, dont la plus grande partie sont en ruine ″. Notre commandeur considérait qu’outre  les méfaits de la guerre les raisons du pillage des biens et droits de la commanderie tenaient au fait que ses prédécesseurs n’étaient pas natifs de Bretagne et demeuraient ″ hors du pays et duché de Bretagne ″ (A6, P241).

Les limites de ses propriétés étant plus que floues, pour ne pas dire inconnues, il fit établir en 1437 le terrier de ses commanderies[2].

Il est très probable que sans Pierre de Keramborgne l’usement de quévaise n’aurait pas persisté dans la seigneurie et que les tenues auraient évolué soit vers des domaines congéables soit vers des censives ainsi que cela fut le cas pour les autres tenues seigneuriales. Originaire de la région de Plouaret, où l’Ordre de Malte avait de nombreuses possessions, le régime de la quévaise n’était pas pour lui une inconnue. A l’occasion de procédures enclenchées du fait du non respect des règles de ce régime, il rédige un mémoire, qui, très probablement, fut le  support des premières règles écrites concernant ce régime spécifique (A6).

Il engagea de ce fait de très nombreux procès contre les paysans exploitant les terres de ses Commanderies et qui ne reconnaissaient plus les droits des Hospitaliers ou avaient cherché à s’en affranchir. Furent, dans ce cadre, impliqués des paroissiens de Saint-Laurent (Rolland Gueguen, Geffroy Libouban et Nicholas Mahé).

Il entama aussi de multiples procédures contre des seigneurs qui avaient usurpé les droits des Hospitaliers. A titre d’exemple, sont relatées quelques-unes des procédures qui ont opposé Pierre de Keramborgne et la seigneurie de Kernechriou. Pierre de Keramborgne était le seigneur temporel et spirituel de la chapelle Notre-Dame de Runan (trêve de la paroisse de Plouec). Pour marquer ses droits sur l’église de Runan, il fit graver ses armes sur la dite chapelle, bâtie sur son fief. Le seigneur de Kernechriou les fit détruire pour y placer les siennes. Il s’en suivit une plainte du commandeur auprès du duc de Bretagne lequel ordonna, le 15 août 1439, une enquête[3]. Cette opposition entre ces deux seigneuries va se poursuivre[4] : le premier février 1449, lors des générales assignations de François, duc de Bretagne, devant sa cour de Rennes, vient la plainte de Pierre de Keramborgne contre Charles de Kernechriou au sujet de plusieurs recettes, aumônes, coutumes et devoirs de poullage attachés à la chapelle Notre-Dame de Runan. Les sieurs de Kernechriou tentent de s’attribuer la seigneurie et les droits appartenant au commandeur. Dans une autre procédure,  Artur Le Roux, procureur de Pierre de Keramborgne, est  opposé à Olivier de Kervechno, procureur de Charles de Kernechriou ; à l’audience du 13 avril 1450 la cour  décide de reporter la décision aux prochaines assignations du duc François[5].

On découvre par contre une similitude de vue et une coopération entre les Hospitaliers et les Cisterciens notamment l’abbé de l’abbaye de Bégard sise à moins de quatre kilomètres de la commanderie du Palacret. Le 5 février 1445, Jean Kerdaniel procureur de l’abbé de Bégard, d’Alain de Boiséon, commandeur de Pont-Melvez et de Pierre de Keramborgne, commandeur du Palacret est opposé à Pierre le Cozic, procureur de Pierre de Bretagne, seigneur de Guingamp, au sujet du guet de Guingamp. L’abbé de Bégard sur la période 1420-1442 se nomme Conan de Keramborgne ; cette proximité familiale concourt très probablement à cette coopération.



[1] Château médiéval construit par les Hospitaliers, en Turquie, sur le site de l’ancienne Halicarnasse, rebaptisé Bodrun par les turcs. Jacques Aymer, commandeur de Pont-Melvez en 1496 était le cousin de son homonyme Jacques Aymer élu capitaine du château Saint-Pierre à plusieurs reprises (1502-1504 et 1507-1509) où il s’activa à  renforcer les défenses (J. B. de Vaivre, Société de l’Histoire et du Patrimoine de l’Ordre de Malte, Bulletin n° 21, pp 4-71).

[2] Jeanne Laurent, Aux plaids de la Feuillée, Bulletin des archives du Finistère, tome XCVII -1971 –P63-75.

[3] Revue de Bretagne et de Vendée, juin 1900, tome XXIII – sixième livraison.

[4] AD22, H Ordre de Malte.

[5] AD22, H581. La date de ce document pourrait poser question du fait que de multiples documents mentionnent le décès de Pierre de Keramborgne en 1449. Mais il faut considérer que le premier jour de l’an était le jour de Pâques. L’an 1449 débuta de ce fait le 13 avril 1449 et se termina la veille de Pâques 1450, c'est-à-dire le 4 avril 1449. Il ne s’est donc écoulé que neuf  jours entre la fin de l’année 1449 et le 13 avril 1450 date de la procédure en cause. Il est donc probable qu’en ce laps de temps relativement court la nouvelle du  décès du commandeur ne soit pas parvenue à la cour de Rennes.


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