15 - Alain de Boiséon



Alain de Boiséon, présente une personnalité très marquée, qu’il nous a paru intéressant de tenter de comprendre. Bien que succédant à Pierre de Keramborgne à la tête de la commanderie de la Feuillée, ses actions, son comportement s’en distinguent totalement. Son frère Guillaume, l’aîné de la fratrie, héritant, comme le veut la coutume, de l’essentiel de l’héritage de leur père et mère il n’est donc pas surprenant qu’étant l’un des cadets, Alain se dirige  vers une carrière ecclésiastique. Il choisit non pas une voie contemplative mais celle se rapprochant le plus de ce que fut ou était celle de la noblesse d’épée. Il choisit l’ordre des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, ordre qui au XVe siècle s’éloigne de plus en plus de sa mission initiale d’hospitalité pour devenir un ordre religieux essentiellement militaire.

Tout au long de sa carrière notre commandeur va nous apporter les preuves que sa préoccupation première n’est surtout pas de respecter son vœu d’obéissance. Les preuves de son opposition au grand-maître ou au prieur d’Aquitaine sont multiples. Sans cesse il va utiliser son réseau d’influence et surtout utiliser son introduction auprès du pape et sans doute les luttes d’influence entre le pape et le grand-maître de l’Ordre.

Alain de Boiséon est issu de la noblesse bretonne, la souche de sa famille étant située dans le Finistère en la paroisse de Lanmeur. A l’origine le patronyme de sa famille est de Coatrédrez. Son grand-père paternel, Hervé de Coatrédrez, épouse en première noce Jeanne Keranrais, nous n’avons relevé aucun enfant issu de ce mariage. En seconde noces il épouse Margilie de Lanmeur héritière de Boiséon (A15). Leurs enfants et descendants porteront désormais le nom de Boiséon. Alain est le fils d’Hervé de Boiséon et de Béatrice de Penhoet, fille de Guillaume de Penhoet et de Jeanne d’Albret vicomtesse de Fronsac.

Il ne faut pas confondre, ainsi que l’ont fait nombre de généalogistes, cette branche des Boiséon (précédemment des Coatrédez) avec celle d’Alain de Boiséon fils de Guilaume de Boiséon en Penvenan et de Jehanne Baillifle. Lequel Alain de Boiséon épousa le 3 juin 1450 Constance de Trolong (A8).

 

 

 

 

Armes : d’azur au chevron d’argent, accompagné de 3 têtes de léopard d’or.

 

 

 


 


Ainsi que nous l’avons déjà mentionné les archives concernant la commanderie de la Feuillée sont particulièrement pauvres pour les périodes antérieures au XVIe siècle. Nous ne disposons que de vues parcellaires pour tenter de comprendre ce que furent les comportements de notre commandeur, informations souvent indirectes, recueillies dans des sources externes à la commanderie. Aussi avons-nous pris le parti de  dérouler chronologiquement ces diverses données.

Très jeune, Alain de Boiséon fait parti des gens d’armes qui ont servi, au mois de janvier 1427, monseigneur le duc [Jean V dit le sage, décédé à Nantes en 1442, inhumé dans la cathédrale de Tréguier] (A9). Rapidement, après le décès de son père, il cherche à acquérir son indépendance, au moins financière, ainsi que le prouve un procès qu’il intente à Guillaume son frère aîné, éléments que l’on découvre dans la présentation d’un document soumis lors de la réformation de la noblesse en 1668-1671(A10: ″le cinquième est un jugement d’évocation fait par Jean, duc de Bretagne, du procès et différant pendant entre son amé et féal écuyer Allain du Boyseon, en son nom et comme procureur spécial d’Artur et Perceval du Boyseon, ses frères, et son amé et féal chevalier et chambellan Guillaume, sire du Boyseon, leur frère aîné, enfants de défunts messire Hervé du Boyseon et dame Béatrice de Penhouet, leur père et mère, et desquels le dit sieur du Boyseon estoit aîné, héritier principal et noble, les dits Artur, Allain et Perceval, ses frères juveigneurs, touchant le droit, part et portion leur appartenant des héritages de la succession de leurs dits père et mère, en noble et en partable, chacun en sa manière, avec les dommages et interêts, du quatorze avril 1439″. Un mois plus tard, toujours devant le duc, le différent est règlé : ″le sixième est un partage noble et avantageux donné devant Jean, duc de Bretagne, par son bien amé et féal chevalier messire Guillaume, sieur du Boyseon, fils aîné, héritier principal et noble, à Arthur du Boyseon, messire Allain du Boyseon, et le dit Arthur tant en son nom que procureur de Perceval de Boyseon, ses frères juveigneurs. Par l’avis de noble et puissant Jean de Penhouet, seigneur chevalier, leur oncle, frère de dame Béatrice de Penhouet, mère des dits du Boyseon. Par lequel le dit Guillaume baille à chacun des dits du Boyseon, ses frères puisnés, quatre-vingt-six palefartz [terme breton = quartier] froment, mesure de Lanmeur, et quatre livres six sols de rente monnaie. A en jouir à bienfaits et droit des choses nobles. Et pour les cens et rentes tant en froment, monnoies, que poulailles, dû es mettes [voisinage] de la ville de Lanmeur, dépendante de la seigneurie du Boyseon, demeurent comme nobles et les dits juveigneurs n’y prendre aucun droit et bien fait ni autrement, du 7e May au dit an 1439 ″.

Nous ignorons quand Alain de Boiséon fut reçu chevalier de l’Ordre de Saint-Jean de Jérusalem. Il est probable, vu son âge, que ne lui furent pas appliquées les règles de l’Ordre quant à l’attribution d’une commanderie, mais qu’il bénéficia de passe-droits. Le 3 janvier 1442, le pape Eugène IV accorde à Alain de Boiséon la commanderie de Bagneux[1] dans l’évêché de Poitiers (A14). Le 17 avril 1442, messire Alain de Boiséon, chevalier de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem tente d’entrer en possession de la commanderie de Bagneux[2]. Mais il se trouve que la commanderie de Bagneux a déjà été attribuée par le Grand Maître des Hospitaliers, Jean de Lastic, à Richard de Pontaillet.

Alain se rend à Rhodes pour y plaider sa cause auprès du grand-maître. Notre commandeur va lui prêter serment et renoncer au bénéfice de la commanderie de Bagneux. Ce ne sera suffisant, pris dans des luttes d’influence entre le pape et le grand-maître de l’Ordre et il va être emprisonné par le grand-maître.

Ayant réussi à s’échapper, il se rend à Rome et fait appel au pape. Lequel va, le 22 juin 1443, l’exempter de la juridiction du grand-maître et le prendre sous sa protection[3]. Il va également maintenir sa précédente attribution de la commanderie et l’on découvre dans l’inventaire des titres de la Feuillée ″une copie collationné d'un grand bref du pape Eugène, du 12 septembre 1443, à Charles roi de France, aux archevêques de Tours, Bourges, Bordeaux et aux évêques de Poitiers, Angers, Lucon, Maillezay, Nantes, Vannes et à leurs officiaux ou lieutenants pour mettre ou faire mettre à exécution le dit bref. Pour faire rendre à messire Alain de Boisyon commandeur de la commanderie de Bagneux, diocèse de Poitiers, dont il aurait été chassé, par force et violence, dont il en aurait appelé au Saint- Siege qui l'avait pourvu de la dite commanderie par le bref du 12 septembre 1443.

Aux alentours de 1444 va se jouer un autre épisode des luttes d’influence entre le pape et le grand-maître de l’Ordre. En 1420 la comtesse de Penthièvre fit prisonnier Jean V, duc de Bretagne au cours de ce que l’on nomma l’attentat de Chateauceaux. Guillaume de Beaupoil secrétaire du comte de Penthièvre fut englobé dans la disgrâce de son maître. Ses terres confisquées par le duc il s’éloigne du duché. Pierre Beaupoil, commandeur de Quessoy, va subir la disgrâce de sa famille. Le pape Eugène IV se prêtant ou anticipant les désirs du duc va dépouiller le frère Julien Beaupoil de sa ″préceptorie″ de Quessoy et l’attribuer à Alain de Boiséon. L’aveu de Pierre de Beaupoil rendu en 1444 nous permet de situer cet épisode[4].

 

En 1447, Alain de Boiséon prend réellement possession de la Commanderie de Pont-Melvez. L’inventaire des archives de la commanderie mentionne un mandement, en latin, daté du 26 août 1447, de ″ l'official d'Angers, juge commissaire et subdélégué de révérend père en Dieu″, monsieur l'abbé du monastère de Saint-Florent près Saumur, ordre de saint Benoist, à tous notaires et tabellions apostoliques pour mettre en possession frère Alain de Boiséon de la Commanderie de Pont-Melvez, du diocèse de Tréguier. Et le faire jouir de tous les profits, revenus, et émoluments d'icelle. Peu de temps auparavant, le 6 mars 1447(n.st), Jean de Kerdaniel, procureur de l’abbaye cistercienne de Bégard, Alain de Boiseon, commandeur de Pont-Melvez, Pierre de Keramborgne commandeur du Palacret, sont opposés à Pierre de Bretagne seigneur de Guingamp au sujet du guet de la dite ville[5]. Ce dernier document nous fait découvrir un Alain de Boiséon ayant, probablement déjà pris possession de sa commanderie avant l’arrivée des documents officiels et parfaitement intégré dans le tissu régional des pouvoirs.

 

Pierre de Keramborgne a beaucoup travaillé à reformuler les coutumes locales notamment le régime de la quévaise et à en obtenir le rétablissement et une application conforme aux dites règles. Alain de Boiséon étant bien introduit auprès du duc de Bretagne et auprès de la papauté va utiliser ce réseau à son profit et indirectement à celui de l’Ordre. Il va se rendre, en janvier 1448, accompagné de son frère Jean, en Italie avec l’objectif de collecter l’ensemble de privilèges accordés à l’Ordre par les papes. Il pourra ainsi se défendre contre les prétentions des évêques, et des pouvoirs religieux. Il va recueillir aux archives de la commanderie de Pise et à la chambre apostolique quinze bulles des papes émises entre 1182 et 1447 qu’il va regrouper et faire reproduire par un notaire apostolique du Léon[6].

 

Ce précédent document nous apprend qu’en 1448 Alain de Boiséon est pourvu des commanderies de Pont-Melvez et de Thévalle (près de Laval département de la Mayenne).

 

Le 15 janvier 1451 il reçoit une citation faite par l’évêque de Tréguier pour comparaître devant l’abbé de Notre-Dame de Bégard, du diocèse de Tréguier, et Jean Normand, archiprêtre. Pour y subir l’interrogatoire qu’ils voudront lui faire à la requête du dit seigneur de Tréguier[7]. L’évêque de Tréguier réclamait un droit de visite sur les églises paroissiales fondées par les Hospitaliers (Pont-Melvez, Louargat, Saint-Laurent, Runan). La compilation des bulles des papes réalisée va être produite à cette occasion.

Les démêlés des Hospitaliers et de l’évêque de Tréguier vont se poursuivre jusqu’au décès d’Alain de Boiséon. Le 28 mai 1466, Christophe du Chastel, évêque de Tréguier, écrit, depuis son palais épiscopal de Tréguier, une lettre(19) par laquelle il révoque une exemption de fouage ″ obtenue sans cause par des vassaux  tenanciers de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem″. Il considère que ces exemptions vont à l’encontre des privilèges accordés par les papes. Ce en quoi l’évêque semble oublier volontairement que les fouages sont une spécificité du duché de Bretagne. De plus la réformation des fouages de 1448   pour la paroisse de Saint-Laurent, où se situe la commanderie du Palacret, nous apporte la preuve que les vassaux des Hospitaliers ont bien été exemptés du fouage par les ducs de Bretagne(20)]. Dans cette lettre sont nommés un certain nombre de vassaux concernés.


 

 

Alain de Boiséon et sa famille sont bien introduits auprès des ducs de Bretagne (Jean V et son successeur Pierre II), aussi utilisant ce biais, Alain va obtenir du duc Pierre II une confirmation des possessions, rentes, privilèges des Hospitaliers au sein du duché de Bretagne. Poursuivant l’approche faite auprès des autorités religieuses il la poursuit auprès des autorités civiles. Datée du premier novembre 1451, il obtient du duc Pierre II, une confirmation des commanderies, lieux, droits appartenances, privilèges, fondations, aumônes, dotations, prérogatives, franchises et libertés octroyés ou confirmées par les prédécesseurs du duc. Cette charte de Pierre II reprend textuellement tous les éléments contenus dans la charte de Conan IV datée de 1160[8], la charte de Conan IV datée 1182[9], la charte de 1141 de Conan III, fils d’Alain[10], la charte de 1201 de Constance[11] qui confirme tous les dons faits aux Templiers par son grand-père Conan III, la charte de 1217 de Pierre de Dreux, la charte de 1246 de Jean 1er duc de Bretagne. Se mettant ainsi sous la protection des ducs il sera plus à même de lutter contre les pressions et usurpations faites par les autres seigneuries.

En 1451 le frère Philibert de Laigue jouit toujours de la commanderie du Temple de Sainte-Catherine à Nantes,  Alain de Boiséon lui succèdera, à une date non déterminée. Il conservera cette commanderie jusqu’à son décès.

Le 20 avril 1453, Alain de Boiséon (de Boscoyvonis sur les actes en latin), reçu en commande la dite préceptorie de la Feuillée, rendue vacante par la mort de Pierre de Keramborgne[12].

En l’an 1457 nous découvrons le frère Alain, toujours en conflit avec l’Ordre, faisant appel au pape. Ce nouveau conflit nous est mentionné dans une citation faite par Alain de Boiséon, commandeur de la commanderie de Pont-Melvez, à frère Guy de Melay [commandeur de la Guerche], chevalier du dit Ordre, devant notre Saint-Père le pape [Calixte III], pour raison de trouble que le dit Melay faisait au dit Boiséon dans la jouissance de la dite commanderie [Pont-Melvez] dont il était, il y a longtemps paisible possesseur[13].

Les archives consultées nous ont livré peu d’informations quant aux éventuels séjours d’Alain de Boiséon à Rhodes, sur ses éventuelles opérations dans la lutte de l’Ordre contre les ennemis de la chrétienté. Diverses données éparses nous permettent cependant de reconstituer une mission que notre commandeur a semble-t-il, monté et assuré de son propre chef, même si pour cela il sut obtenir l’accord et l’appui de l’évêque de Tréguier, du duc de Bretagne, et du grand-prieur d’Aquitaine. A partir des pièces du puzzle retrouvées nous allons en reconstituer le scénario. L’inventaire des archives de la Feuillée réalisé en 1704 nous révèle la présence de copies collationnées à leurs originaux, des bulles d’indulgences accordées par le pape à tous les fidèles chrétiens, de l’un et l’autre sexe, qui feront des aumônes et des charités et qui secourront messieurs les chevaliers de l’ordre de Saint- Jean de Jérusalem, dans l'île de Rhodes, contre les incursions des turcs, ennemis du nom chrétien. Avec l’attache du cardinal légat en Avignon. Alain de Boiséon a su obtenir du pape des bulles d’indulgence accordées à tous les fidèles qui feront des aumônes aux chevaliers de l’Ordre. Nous en trouvons la confirmation dans des mandements de l’évêque de Tréguier. Le premier, daté du 28 octobre 1457, ordonne la publication dans son diocèse des indulgences obtenues par Alain de Boiséon[14]. Le deuxième[15], du 27 avril 1458, pour publier dans toutes les églises du diocèse les dites  indulgences et pour les faire afficher à toutes les portes des  églises (…), du pontificat de Calixte 3…″. Au verso du dernier document il est inscrit que les indulgences furent également  publiées dans le diocèse de Cornouaille.

Au lieu de transmettre le résultat de la collecte de ces aumônes au prieuré d’Aquitaine Alain de Boiséon obtient ″ la permission de la part du grand-maître et du chapitre d’Aquitaine pour amasser les dites aumônes et de prendre trois années d'avance du revenu de sa commanderie de Pont-Melvez pour faire le voyage de Rhodes pour y porter les dites aumônes [16]. C’est indirectement que nous découvrons, à la lecture des plaids généraux de la sénéchaussée de Carhaix, qu’Alain de Boiséon a armé un navire pour, personnellement, transporter à Rhodes les dons faits par les paroissiens bretons (A11).

Alain de Boiséon, d’origine bretonne, a une bonne connaissance de la langue bretonne et des coutumes. Il restera environ vingt-deux ans à la tête de ses commanderies de Pont-Melvez et la Feuillée. Même après la prise de possession de la Feuillée, hormis ses déplacements à Rome, Rhodes, aux chapitres annuels du prieuré d’Aquitaine ou autres il séjourne en Bretagne et plus spécifiquement en son manoir de Pont-Melvez. Il s’occupe activement de la gestion des biens de ses commanderies de Basse-Bretagne. Il fait strictement appliquer les règles spécifiques du règlement de la quévaise comme la déshérence en cas de décès sans héritiers en ligne directe, l’obligation du quévaisier de demeurer ou d’exploiter directement sa quévaise, l’héritage de la quévaise par le juveigneur. Il ne se décharge pas complètement sur ses officiers de justice ; sur la plupart des actes conservés il est fait mention de sa présence. Il s’est entouré d’hommes de confiance et s’appuie notamment sur son frère Jehan de Boiséon. La présence de ce frère est attestée, comme homme de confiance du commandeur tout au long de sa vie active. En l’absence du commandeur  il assure la fonction de procureur général, par ailleurs il en est surtout le receveur gérant les versements des vassaux, signant les reçus et paiement divers. Les actes divers sont signés par les officiers de justice, il est cependant à noter que nous n’avons découvert aucun document signé par le commandeur. Les documents conservés sur cette période sont relativement rares et concerne surtout le périmètre de la commanderie de Pont-Melvez et dans une moindre mesure celle du Palacret. Là encore nous retrouvons de façon récurrente la signature d’une même famille d’officiers de justice à savoir Y. Kerdaniel, Jehan Kerdaniel, Kerdaniel (autre qui ne mentionne jamais son prénom). Nous ne savons assurer s’il géra avec la même rigueur ses autres commanderies. Il saura encore privilégier sa famille en la personne de son cousin Charles de Bouteville qu’il nommera vicaire perpétuel de la Feuillée (A16).

Alain de Boiséon, n’envisageant sans doute pas de terminer ses jours à la tête de la commanderie de la Feuillée, n’oublie pas de préparer ses vieux jours. Le 27 juin 1457, messires Alain de Boiséon, chevalier, et Jehan de Boiséon, son frère, ″désirant leur salvation, pour avoir rémission de leurs pêchés et parvenir à la joie éternelle″ font un don à l’abbaye de Bégard. Devant la cour de Guingamp et celle de Tremedern ils ″donnent, baillent, livrent, cèdent et transportent″ à l’abbé et couvent de Notre-Dame de Bégard une maison et convenant nommés Gallou, au village de Kereven, en la paroisse de Guimaec, du diocèse de Tréguier[17].

En contre partie la dite abbaye leur assurera″ moultes prières et messes à perpétuité″. D’autre part messires Alain et Jehan, ou celui qui vivra le plus, jouiront, par la main des dits abbés de la somme de dix-huit quartiers froment durant la vie du dernier vivant d’entre eux. Plus une chambre en la dite abbaye, nommée la vieille chambre, située entre le dit dortoir et la chambre du prieur avec le cellier en-dessous, pour ″ se loger et faire leur demourance durant la vie du plus vivant d’eux″. Les dits abbés se sont obligés de bailler, aux dits nommés, en la dite abbaye, tous les jours pour celui qui sera et un serviteur :

  • Deux pintes de bon vin d’Aunis ou d’Anjou.

  • Bœuf ou mouton à jour de chair ; et au jour de poisson semblablement livré.

  • Pitance suffisante et du pain de froment suffisant.

  • A être livrés cuits ou crus s’ils le requièrent.

  • Bois et bûches fournis en la dite chambre.

  • Etable et foin à deux chevaux.

Le 18 juin 1460, Guillaume de Boiséon s’oppose à la donation faite par ses frères Alain et Jehan à l’abbaye de Bégard. Considérant que le convenant fait partie de l’héritage de son père Hervé de Coetredrez dont il est le fils aîné et principal héritier noble. Et qu’il en découle que le dit convenant est son héritage et lui appartient. Nonobstant ″ par bonne et pure aumône, pour la rédemption des âmes des prédécesseurs et successeurs des moines et de nous-mêmes, ne voulant ni perturber ni empêcher″ Guillaume de Boiséon décide de rétablir, en son nom, le don fait aux moines.

En 1460, le 10 des calendes de septembre, un courrier est adressé de Sienne, par le pape Pie II à son cher fils l’abbé du monastère Sainte-Marie de Bégard (A13). Ce document reste dans la même compréhension des relations entretenues par Alain avec le Vatican et avec son Ordre. Pie II cherche à découvrir le zèle religieux, vie, mœurs, honnêteté, renommée, probité, vertus de son cher fils Alain de Boiséon. Il aurait reçu information de Jacob de Milly, grand-maître de l’Ordre de Saint-Jean de Jérusalem, sur le manque d’assiduité, d’Alain de Boiséon, aux chapitres provinciaux du prieuré d’Aquitaine. Ce qui ″le placerait hors de certains savoirs et grâces spéciales″ du dit grand-maître. Pie II mentionne qu’Alain de Boiséon a été humblement vers lui pour supplier qu’il soit jugé digne de conserver l’exemption, l’absolution, la libération, et les grâces à lui autrefois concédées par ses prédécesseurs (Eugène IV, en 1443, avait mis Alain sous sa protection et exempté de la juridiction du grand-maître).

En perspective de son décès, avant l’an 1466, Alain de Boiséon a fait construire son tombeau dans l’église de la paroisse de Lanmeur, la présence de cette tombe est encore attestée au XVIIe siècle (A12).

A une date non déterminée avec certitude, probablement proche de 1469, nouvelle preuve de sa proximité avec le Vatican, nous découvrons que[18] ″ … le trois février précédent étant gravement malade il obtint de la chancellerie vaticane "une indulgence plénière à l'article de la mort et autel portatif". Il était alors désigné sous le titre de précepteur de Pont-Melvez″.



Compléments à la biographie d'Alain de Boiséon

Le décès, le 14 septembre 1469, du commandeur Alain de Boiséon va être le point de départ de multiples procédures judiciaires  qui se poursuivent encore en 1475 (A36).  Si  l’on en croit les témoins présents le 6 juin 1475 devant la cour de Lanmeur l’affaire prend sa source environ trente ans plus tôt soit aux alentours de 1445. En réalité il est probable que le point de départ en fut un peu plus tardif. En effet le litige concerne les revenus des commanderies de Pont-Melvez  et de La Feuillée/ Le Palacret. Or Alain de Boiséon ne fut mis en possession de Pont-Melvez qu’en 1447 et de la Feuillée qu’en 1453.  A ces dates, alors qu’Alain de Boiséon  ayant dû se rendre à Rhodes est absent de ses commanderies,  Artur de Boiséon, frère d’Alain, s’est ″eslancé et imiscué [s’est mêlé  d’intervenir et de percevoir indûment]  … de cueillir et recevoir … les revenus, rentes … des terres et seigneuries  … du dit Alain″. Cet état de fait se serait, aux dires des plaideurs, prolongé sur une durée de l’ordre de trois années et les recettes auraient  avoisiné les dix milles livres. A compter de cette date vont se succéder une cascade d’évènements qui font qu’en 1475 le litige n’est toujours pas clos.

Pour faciliter la compréhension des évènements j’ai préféré  présenter  les éléments sous forme d’un listing chronologique :

  • Artur de Boiséon décède sans avoir présenté et rendu ses comptes en bonne et due forme.

  • Guillaume de Boiséon, fils aîné d’Artur,  succède à son père. Guillaume va décéder sans héritier. Jehan fils cadet d’Artur devient de ce fait l’héritier.

  •  Jehan de Boiséon est encore mineur ; en conséquence un tuteur est nommé. Ce sera  Perceval de Boiséon, autre frère d’Alain de Boiséon.

  • Perceval  et Yvon de Tuongoff (grand père maternel  du mineur) se seraient appropriés, aux dépens du mineur, la succession de Guillaume. 

  • Alain de Boiséon engage une procédure  contre Perceval et Yvon de Tuongoff.

  •  Yvon de Tuongoff décède  et de ce fait se trouve impliqué son fils aîné  et héritier principal Pierre de Tuongoff.

  • Alain de Boiséon décède  avant la fin de la procédure. L’affaire va alors se complexifier du fait de l’intervention d’un nouvel acteur. Alain de Boiséon était chevalier de l’ordre des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem. Or la règle veut  qu’au décès d’un chevalier de l’Ordre ses biens (terme employé : sa dépouille) reviennent à l’Ordre.

  • Le grand prieur d’Aquitaine  charge Guillaume d’Appelvoisin, commandeur, de s’assurer que cette ″dépouille″ est  bien attribuée  à l’Ordre.

  •  Guillaume d’Appelvoisin n’agit pas en direct mais confie la charge de récupérer les dits biens pour l’Ordre  à Jehan de Boiséon autre frère d’Alain de Boiséon !

     

    En définitif le 6 juin 1475 se retrouvent devant la cour de Lanmeur d’une part Jehan de Boiséon, écuyer, agissant au nom de l’ordre des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem et d’autre part Perceval de Boiseon et Pierre de Tuongoff. Après débat les plaideurs acceptent que tous les biens de la succession d’Artur et de son épouse soient inventoriés par Perceval et Pierre et contrôlés par Jehan de Boiséon, que Jehan de Boiséon, fils mineur d’Artur, aura pouvoir de choisir un curateur qui n’aura de pouvoir que dans le cadre de la présente affaire. Le dit curateur  recevra les biens que Perceval et Pierre rendront de la succession d’Artur  pour ensuite les transmettre à Jehan de Boiséon représentant du grand maître de l’Ordre.

    Le 13 juin 1475 se déroule à Morlaix  le deuxième acte  de l’affaire lors des plaids généraux de Morlaix et de Lanmeur. Sont présents Jehan de Boiséon fils mineur de feu Artur, Perceval de Boiséon, Pierre de Tuongoff  et Jehan de Boiséon. En un premier temps Jehan de Boiséon mineur choisit Olivier Poulard, un des officiers de justice présent lors de la séance du 6 juin à Lanmeur,  en tant que  curateur spécial. Plusieurs ″témoins dignes de foi affirment sous serment″  qu’Artur de Boiséon pendant environ trois années, a ″cueilli et reçu ″ les recettes des commanderies de Pont-Melvez, La Feuillée, le Palacret en l’absence et au nom  de leur commandeur Alain de Boiséon. Ils estiment que les dits revenus devaient atteindre annuellement la somme de six à sept cents livres. Les protagonistes jurent sous serments que malgré leurs recherches ils n’ont pu trouver aucun document apportant la preuve qu’Artur de Boiséon ait rendu à Alain de Boiséon les revenus collectés en provenance des commanderies. De même ils affirment n’avoir trouvé aucun inventaire définissant la succession d’Artur de Boiséon et en avoir établi un prouvant que la dite succession était  inférieure à trois cents livres.

    La cour pris la décision d’accorder  à Jehan de Boiséon, sur les biens de la succession d’Artur  une valeur monnaie d’un montant de trois cents livres que les dits Perceval de Boiséon et Pierre de Truongoff ont promis de rendre. Et qu’en conséquence le dit mineur, Perceval de Boiséon et Pierre de Truongoff seraient quittes tant envers ″Jehan de Boiséon qu’envers le grand-maître  et couvent de Rhodes″. L’inventaire présenté sera vérifié par des témoins ou autres au choix de Jehan de Boiséon. Le mineur Jehan de Boiséon pourra jusqu’à sa majorité, si elles existent et les trouve présenter d’éventuelles quittances prouvant qu’Artur a versé à Alain de Boiséon les recettes collectées. Auquel cas Jehan de Boiséon s’est engagé à lui rendre les trois cents livres. Jehan de Boiséon donne pouvoir à son frère Perceval de fournir en son nom, à la cour, ce qui est mentionné dans les attendus.

    En conclusion il paraît assez clairement que le principal bénéficiaire fut le clan de Boiséon. En effet la première estimation des recettes perçues par Artur pour les trois années est de 10000 livres, les témoins dignes de foi  les estiment entre mille-huit-cents et deux-mille-cent livres lors des plaids généraux à Morlaix. Or en final l’Ordre récupérera au maximum  trois cents livres. Au regard de ce que fut la vie d’Alain de Boiséon il n’est pas impossible qu’il s’agisse là d’une manoeuvre du commandeur en faveur de sa famille.

  


[1] Actuel Bagnaux, commune d’Exoudun, département des deux-Sèvres.

[2] Inventaire des titres de la commanderie de la Feuillée réalisé en 1704, AD29 41H19.

[3] Archives Vatican, Codex Latinus 406, f. 94.

[4] F. Vallée, Le temple de Carentoir et l’hôpital de Quessoy, Bulletin archéologique association bretonne, tome XV, tente-septième rencontres, Saint-Brieuc, 1896.

[5] AD22, 1H Bégard.

[6] Conservé aux AD44, H459. Une copie collationnée à son original datée du 28 février 1453, AD22 H509.

[7] Le litige portait sur le droit de visite que les Hospitaliers refusaient à l’évêque pour les églises paroissiales qu’ils avaient fondées (Pont-Melvez, Louargat, Saint-Laurent, Runan). A.D. 22, série H, article 509, numéro 43 (le document de citation est actuellement dans une collection privée à Lannion).

[8] Concerne les Hospitaliers, définit leurs implantations en Bretagne et confirme les dons faits en leur faveur.

[9] Concerne les Templiers en Bretagne. La plus ancienne version, connue, de cette charte est celle de la présente confirmation de Pierre II.

[10] Fait don aux Templiers de l’île de la Hanne (Nantes) et d’un emplacement à Nantes pour y construire une maison.

[11] Confirme tous les dons faits aux Templiers par son grand-père Conan III.

[12] Archives Vatican, codex L425, folio 216.

[13] AD22, H509.

[14] AD22 H509, listing des archives de la Feuillée, pièce 33- liasse 12. Pièce redécouverte dans une collection privée à Lannion.

[15] AD22 H509, AD29 41H19, listing des archives de la Feuillée, pièce 43

[16] AD22 H509.

[17] AD22, Bégard H145, relevé et transcription Hervé le Goff.

[18] Archives vaticanes, L 480, folio 335 recto. Hervé Le Goff, notes manuscrites préparatoires pour sa publication ″A la recherche du cartulaire disparu de l’abbaye cistercienne Notre-Dame de Bégar″.

[19]AD44, Trésor des chartes, E225. 29.

[20]Le Moullec Yves, Le Palacret histoire d’une commanderie en Basse-Bretagne, auto-édition Rouden Grafik, 2015, pp.585-593.

[21]Guillaume d’Appelvoisin était en 1475 commandeur de Villedieu, Clisson et Boisferré (AD86, 3H729).
[22]Sont cités Meryen Le Cozic procureur de la cour, Jehan du Parc, Pierre Delanoy vicaire de Lanmeur, Jehan Kergus et plusieurs autres non nommés.
[23}Couvent= gouvernement de l’ordre des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem.





 






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